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Un point de détail de l'Histoire

Publié le par Stéphane GOMEZ

Rudolf BRAZDA est mort hier mercredi 3 août, à Bantzenheim (Alsace), à l'âge de 98 ans.

 

Pour la majorité, Rudolf BRAZDA est et restera un inconnu. Pour quelques-uns, il est l'auteur il y a 3 ans d'un petit livre, Itinéraire d'un Triangle rose, écrit fort gros et vendu fort cher, dans lequel il racontait son histoire de déporté au triangle rose. Pour qui a déjà un peu lu sur le sujet, cet ouvrage, vite parcouru, n'apprenait pas grand chose -pour ne pas dire: "rien"- sur le système déportationnaire nazi. Ce n'est pas un livre d'Histoire mais un témoignage. C'est un témoignage, mais sans la précision cruelle et l'émotion écrasante de Primo LEVI (Si c'est un homme), et sur le même sujet l'honnêteté amère de Heinz HEGER (Les hommes au triangle rose) ou la pudeur bouleversante de Pierre SEEL (Moi, Pierre SEEL, déporté homosexuel).

 

Des nombreux témoignages sur le sujet, c'est un des plus simples, probablement. Mais c'est de nouveau un passeur de mémoire qui disparaît, qui aura consacré les dernières années de sa vie à dire pour alerter. C'est aussi cette réalité qui s'impose froidement, comme pour SEEL, d'un homme qui aura du attendre l'hiver de sa vie pour pouvoir, pour oser parler. Primo LEVI écrit son texte en 1947, 2 ans après la fin de l'Horreur. D'autres devront attendre 50 ou 60 ans pour en faire de même.

 

Car le témoigagne tardif et la mort de Rudolf BRAZDA nous rappellent ceci: tout le monde fut égal dans la haine nazie, tout le monde ne fut pas égal dans la mémoire de la haine nazie.

 

Car le témoignage tardif et la mort de Rudolf BRAZDA nous rappellent que l'Histoire est écrite par les vainqueurs et que parmis les victimes survivantes à la haine nazie, certaines resteront victimes oubliées de la victoire.

 

Certains n'ont pas raconté car ils ne pouvaient pas, car la démarche personnelle était pour eux impossible. D'autres n'ont pas raconté car ils ne pouvaient pas, car la société le leur interdisait, parce que leur souffrance était banie des livres d'Histoire et des cérémonies officielles, parce que certaines autorités autorisées pensaient que ce qui leur était arrivé, à ceux-là, était juste, ou pas immérité, ou peut-être pas mauvais. Oui, peut-être un peu radical, mais pas forcément injuste.

 

Pendant des dizaines d'années, certains ont voulu nier cette déportation des homosexuels pour le seul fait de leur orientation sexuelle. Les témoignages sont nombreux, longtemps recensés par Jean-Yves LE BITOUX, du refus de la présence d'associations de militants homosexuels aux commémorations de la Déportation; certains, allant plus loin dans la haine, regrettaient que les anciens bourreaux nazis n'aient pas terminé leur oeuvre.

 

Cette haine de ceux qui furent haïs doit constamment rappeler qu'il n'y a pas de hiérarchie dans les discriminations et dans les déportations. Il n'y a pas eu les bons et les mauvais déportés, les bons et les mauvais exterminés. Les politiques valent-ils plus que les juifs? Ou les juifs parce qu'ils ont payé un plus lourd tribut?! Ce débat est un cadeau inestimable à la haine nazie car elle en justifie la logique discriminante, hiérarchisante. Politiques, juifs, Tsiganes, "témoins de Jéhovah", handicapés ou homosexuels, tous ont été victimes de la mêle logique de haine, tous doivent être reçus comme des victimes.

 

La haine nazie ne se pèse pas en nombre de victimes et encore moins en motifs. Certains militants homosexuels se sont, pour faire reconnaître ce que leurs prédécesseurs ont subi, lancés dans un catalogue des victimes: 10 000, 50 000, 100 000, 200 000 et peut-être plus! Quel est l'intérêt politique de ce recensement?! Les historiens doivent faire leur oeuvre: préciser le nombre, aller chercher ceux qui étaient déportés pour leur homosexualité parmi les asociaux (notamment les lesbiennes) ou les droits communs (puisque dans de nombreux pays d'Europe l'homosexualité était un délit), aller chercher ceux qui ont fait disparaître la raison de leur déportation, la honte à la Libération devant l'emporter sur la joie et une fierté encore refusée et assimilée par les victimes.

 

Mais pour les militants, quel est l'intérêt du nombre? Qu'il y ait une seule personne homosexuelle déportée en raison de son orientation sexuelle suffit, car à elle seule elle symbolise la barbarie nazie aussi contre les gais et les lesbiennes. Pour les militants, il s'agit d'agir dans le présent, d'être là aux commémorations fussent-elles longues et ennuyeuses, et faire reconnaître l'homosexualité comme motif de déportation et d'extermination, et c'est de rappeler quelles sont les conséquences des logiques haineuses, hier comme aujourd'hui, qui agissent contre l'égalité des droits et qui se combattent par l'égalité des droits.

 

Pour les militants homosexuels, c'est encore un dernière chose, peut être: faire oublier l'oubli. Tous les journaux, de Libération au Monde, qui consacrent aujourd'hui un article à Rudolf BRAZDA, le présentent comme le dernier triangle rose encore vivant. Plus de 60 ans après la fin de la 2nde Guerre Mondiale, il est évident que les survivants ne peuvent plus être très nombreux. Mais serait-on si affirmatif pour le "dernier déporté politique" ou le "dernier déporté juif", ou s'interrogerait-on pour savoir s'ils n'en restent pas encore quelques-uns? Car les témoignages des survivants au triangle rose restent tristement rares. Combien sont morts avec leur douloureux secret? Combien vivent encore avec? Les militants pour les droits des LGBT ont aussi ce devoir là, de rappeler cette déportation là et les 60 ans de silence qui ont suivi, pour que dans le souvenir ou dans l'hiver de leur vie, chaque triangle rose conserve avec lui cette dernière étincelle de fierté.

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