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PETIT TRAITÉ D'INTOLÉRANCE

Publié le par Stéphane GOMEZ

Commençons par une petite précision élémentaire: je ne suis pas un lecteur habituel de Charlie Hebdo. J'en suis plutôt un lecteur de salle d'attente ou de période estivale, lorsqu'il n'y a pas une guerre ou un krach boursier qui rendent plus amusant la lecture du Monde ou de Libération.

 

Et puisqu'on en est aux précisions élémentaires, qu'il soit également permis de signaler que dans une démocratie, les différents se gèrent à coup de procès ou de tribunes journalistiques plutôt que par des cocktails molotov (surtout qu'en matière de cocktails, il y a quand même des mélanges plus agréables à consommer que ceux hérités du stalinisme).

 

Tout ça, bien sûr, pour parler du dernier feu de joie qui a ravagé les locaux d'un journal, qui occupe bien des esprits depuis hier, et qui a permis au journal en question, au modeste tirage habituel de 50 000 exemplaires, d'être en rupture de stock en quelques heures.

 

Comme l'avait dit l'auteur du Traité de Tolérance, VOLTAIRE, que l'on a rarement autant cité que depuis hier: «Je ne partage pas vos idées mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous puissiez les exprimer». Bon, en fait, cette citation n'est pas de VOLTAIRE mais un extrait du Friends of Voltaire (1906) de la Britannique Evelyn Beatrice HALL traduisant ainsi avec justesse l'idée qu'elle se faisait de sa philosophie, et comme un mensonge partagé peut devenir une vérité commune, disons que c'est de VOLTAIRE et avançons...

 

Car sur notre histoire, il est possible de comprendre que des musulmans se sentent offensés par le dernier numéro de Charlie Hebdo devenu Charia Hebdo le temps d'un numéro. Mais dans une pays de liberté d'expression et de liberté de conscience, le sacré de l'un n'empêche pas l'esprit critique et l'esprit de critique de l'autre. Surtout qu'en la matière, ce canard satirique s'est jusqu'à présent plus fait remarquer par sa verve anti-chrétienne ou anti-juive plutôt qu'anti-islam.

 

Oui, Charlie avait le droit de critiquer la religion musulman comme il a déjà critiqué les autres religions. Et soulignons bien que c'est la religion (et surtout ses extrémistes) qui étaient ciblés, et non les musulmans comme identité collective ou dans la nature de leur foi. Si c'était "l'individu musulman" qui était ciblé, cela serait inadmissible car relèverait de la même démarche que l'antisémitisme, l'attaque discriminante d'une personne ou d'un groupe de personne à partir de caractères (et de préjugés) collectivement attribués. En gros, ce serait de la généralisation stigmatisante.

 

Là c'est une religion, l'idée que l'on s'en fait et -faut-il encore insister là-dessus- les dérives qu'en font des extrémistes qui sont visées, puisque dans notre vieilles République laïque se pratique encore le droit de blasphème. Dans la monarchie, seul le fou du roi pouvait se permettre d'être transgressif, dans notre démocratie vulgaire chacun peut blasphémer, c'est un pouvoir salutaire et l'existence d'une revue qui en fait sa spécialité est une nécessité démocratique, qui en permanence sert de jauge à notre niveau de démocratie.

 

Par culture, mon esprit laïque fait que je préfère surtout ignorer les religions, ne demandant aux cultes que d'avoir à mon encontre la même ignorance que j'ai pour eux et de ne pas venir me dire qui j'ai le droit d'aimer ou pas, qui j'ai le droit d'épouser, comment je peux mourir ou si je peux avorter (bon, là, sur ce dernier point, religion ou pas, c'est vrai que pour moi ça serait quand même compliqué). Mais comme je préfère le plus souvent ne pas me préoccuper de cultes tant que les cultes ne se préoccupent pas de moi, comme je suis un farouche défenseur de la liberté de conscience, je suis aussi un farouche défenseur du droit de blasphémer et pour caricaturer HALL caricaturant VOLTAIRE, à défaut d'être un grand lecteur de Charlie Hebdo je me battrai pour qu'une telle revue puisse continuer à exister et à blasphémer.

 

Ces rappels de principes faits, terminons sur ce que ce délit (je parle de l'incendie, pas du numéro blasphémateur de Charlie, vous l'aurez compris!) fait ressortir de nauséabond dans notre société en crise, où le vivre ensemble est menacé par un pacte républicain déficient après des années de purge ultra-libérale.

 

D'un côté, la liberté de la presse et la liberté d'expression sont ré-affirmés, nécessité absolue. Mais voilà qu'un sinistre de l'Intérieur, bientôt soutenu par une Marine LE PEN façon F-Haine canal familial, se met à classer -de manière mensongère et inacceptable pour un 1er flic de France chargé de faire respecter l'ordre républicain- les extrémistes: "vous comprenez, nos intégristes catholiques à nous sont quand même moins méchants que ces intégristes islamistes d'importation"! Comme si le niveau de haine se classifiait (surtout qu'à défaut de brûler, ce qu'ils font peut depuis 1988 et les bûchers de cinémas, ces intégristes là détruisent des oeuvres d'art, menacent à coups de couteaux les spectateurs d'une pièce de théâtre ou tabassent des pédés et autres déviants!).

 

Notre Extrême-Droite habituelle se réjouit déjà: "regardez-les ces sauvages, violents et inassimilables de musulmans ou d'Arabes ou d'étrangers ou de ce que vous voulez, appelez-les comme vous voulez, désignez-les comme vous préférez, tant que vous les stigmatisez tous!" Pour un responsable présumé, tous jugez coupables!

 

Et il y a cette autre Extrême-Droite que l'on traite moins et qui se réjouit tout autant, les chemins de la haine se recoupant et se renforçant. Endossant leurs déguisements d'humanistes défenseurs des néo-colonisés opprimés des quartiers populaires, prospérant sur la misère sociale et la déception démocratique d'un pacte républicain ensanglanté à force d'entailles, ces extrémistes comme tous les autres prônent le rejet des autres et la loi unique de leur projet totalitaire.

 

Il n'est qu'à lire des communiqué de certains mouvements de défense des "indigènes" qui condamnent l'incendie pour mieux en condamner la "cause", non pas leur haine obscurantiste mais la "provocation" blasphématoire de Charlie Hebdo, pour comprendre leur logique de repli identitaire, communautaire et destructeur de notre République: auto-proclamés défenseurs des populations venant de pays majoritairement musulman (et hop, un coup d'assignation identitaire et d'altérité de l'individu: si l'on vient du Maghreb, on est musulman!), ils s'élèvent contre "l'islamophobie" et défendent le sacré, remettant donc en cause la laïcité mais aussi confondant la liberté de conscience et la liberté religieuse, le croyant et le culte, affirmant défendre la religion pour mieux protéger le fidèle et donc imposant l'idée qu'attaquer la croyance c'est attaquer le croyant.

 

Ces nouveaux croisés de l'assignation identitaires fidéïste ne se trouvent pas que chez les musulmans: islamophobie, judéophobie, catophobie, christianophobie, le vocabulaire fait émules, avec toujours les mêmes objectifs et les mêmes méthodes, contestant au nom de leur foi et -de manière pernicieuse- d'une vision de la laïcité qui devrait respecter leur croyance donc le sacré la liberté d'expression, la liberté de création, la liberté de conscience des autres (sic!), ou les combats des homosexuels ou des femmes pour l'égalité des droits ou des conditions.

 

Quand la haine va, tout va! Et qu'importe le Dieu, tant qu'on a le bûcher! Ce Charia Hebdo est révélateur de bien des haines et de bien des extrémismes qui s'adorent tant: "tuons ensemble les démocrates, nous aurons bien le temps de nous entretuer après"!

 

Décidément, défendre le blasphème est encore bien une nécessité démocratique, ou comme dirait VOLTAIRE pour bien le citer cette fois-ci: «Le premier devin fut le premier fripon qui rencontra un imbécile», "nom de Dieu!" rajouterait le démocrate!

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